Le dimanche 8 février 2009

Espoir


C’est le silence qui me réveilla. Un silence entier, absolu, d’une pureté qui n’avait rien de naturel. C’est ce silence qui attisa en mon corps la sensation de terreur, bien avant qu’elle ne s’empare aussi de mon esprit.
La pièce dans laquelle je me trouvais était noire. Pas du noir dont est faite la saleté grouillante des cachots infâmes où les criminels attendent le jour béni où un rat plus audacieux que les autres viendra enfin leur trancher la jugulaire. Pas non plus de ce noir enveloppant qui donne son aspect laineux à la nuit, pelotes brumeuses qui nous cernent et réduisent l’univers à notre seul souffle.
Non, la salle où j’étais enfermé était d’un noir si pur, si profond qu’il semblait devoir attirer à lui et dévorer toute lumière se risquant à l’approcher. Il m’était impossible de savoir quelles en étaient les dimensions, et si je parle de salle c’est simple réflexe de mon esprit qui tente ainsi de se fixer d’illusoires repères pour ne pas sombrer dans la démence. Je me redresse lentement, craignant un plafond inexistant. Je peux me voir, c’est un fait. Mais au-delà de mon propre corps les ténèbres sont seuls maîtres. Je n’ai pas le courage de parler. Pas le courage de résister si aucun son ne parvient à mes oreilles. Je fais quelques pas, puis m’arrête. Inutile. Rien ne me guette, tapi dans l’ombre. La menace vient de mon esprit. Qu’il cède, et c’est la fin.
Je m’assois puis m’allonge. De la patience, c’est ce qu’il me faut. Une crampe à l’estomac m’arracha une grimace. De la patience … et un soupçon de chance.

*

On m’a apporté à manger.
Je me suis finalement assoupi et c’est à mon réveil que j’ai découvert une pleine assiette de soupe chaude bien grasse à mes côtés. J’ai un haut-le-cœur en empoignant le plat mais je ne peux me résoudre à refuser l’offrande. Ils pourraient comprendre. Ils sont plus intelligents que moi. Plus rusés que moi. Ils m’observent certainement en ce moment. Ils m’observent certainement quand je dors, épiant mon souffle, scrutant mes mouvements, jaugeant mes murmures. Une seule erreur et tout sera terminé.
Je repousse l’écuelle vide. Sans doute le potage était-il nourrissant, mais il ne laissa en moi qu’un goût fétide qui me donna la nausée. Le colporteur avait vu juste. Aucune nourriture ne réjouirait plus mon corps. Ma conscience seule luttait et ne m’abandonnerait qu’à l’ultime instant. Plaise aux dieux que je tienne jusque là.
Je me lève en dépit de la lassitude. Depuis combien de jours suis-je ici ? Deux ? Trois ? Je m’efforce de ne pas compter. Le temps passant, l’absence de repères ne pourrait que fausser mes estimations. La douleur à l’estomac serait ma dernière pendule, le sablier qui annoncerait la venue de mon heure. Je marche au hasard de droite à gauche, feignant de chercher une issue, ainsi qu’avaient dû le faire tous mes prédécesseurs – ainsi qu’Ils attendaient sans doute que je fasse.
Un soupir s’échappe de ma gorge par réflexe, mais aucun bruit ne parvient à mes oreilles. Une bouffée d’angoisse m’envahit et je me retourne pour revenir sur mes pas, retrouver l’écuelle et mon premier foyer. Peine perdue. Soit je ne retrouve pas l’endroit, soit l’assiette n’est plus où elle était – à moins qu’elle n’ait simplement jamais existé… Je m’efforce de ne pas pleurer et décide de me recoucher. Un sanglot à peine étouffé quitte ma poitrine au moment où je m’installe. Seules les ténèbres lui répondirent.

*

J’ai de plus en plus de mal à me nourrir.
Je donne le change en absorbant tout ce qui m’est apporté mais je sens bien que mon corps ne le supporte pas, et je suis pris de crises que je masque avec peine. Le temps passe et résonne dans chacune de mes veines à mesure que les champignons font leur effet. Quelle mort atroce que celle que j’ai choisie ! Pour rien au monde, je ne l’aurai laissée à d’autres.
"11 jours, jeune homme, 11 jours et tout sera fini. A la prochaine lune, au moment fatidique, le processus s’achèvera et tu mourras. Et tu ne mourras pas seul."
Le poison qu’il m’avait donné rongeait mes organes, faisait bouillir mon sang, se révoltait à chaque morceau de nourriture, à chaque bouffée d’air frais. Il me dévorait aussi sûrement que le ferait la peste ou le typhus, mais il ne s’en prenait pas à ma raison, me laissant subir ces douleurs sans l’alternative de la folie. C’était à ce prix que je pouvais agir. Que je pourrai agir.
Mon seul réconfort venait du souvenir des visages des gens du village. Des visages aimants et sincèrement émus par mon geste, moi qui n’avais pas réellement de raisons d’agir ainsi, en tout cas pas plus qu’un autre. Des visages que j’aurais aimé toucher, embrasser, chérir une dernière fois, mais que je ne reverrai jamais. Cela Ils ne pourraient me le prendre en dépit de tous leurs artifices. La lumière serait rendue à ces visages.
Nouveaux tremblements. Epuisé, las, je décide de me rendormir. Ce n’est qu’une fois couché que je me rends compte de la rigidité de mes membres. Le temps passait, inexorable.

*

Je suis mort.
C’est un fait, et seule mon apparence donne encore le semblant de la vie. La chaleur a fini par quitter mes entrailles, et je n’ai presque plus besoin de respirer. La nourriture ne m’est plus d’aucune utilité. Même mon cœur n’œuvre plus que symboliquement, sans doute par réflexe, hommage dérisoire à nos trente-deux années passées ensemble. Les champignons sont partout, ma chair et mon sang sont leurs demeures et je n’y suis plus chez moi. Cela je le ressens, je le sais, je le vis, mais quiconque m’apercevrait ne saurait s’en rendre compte. Ma peau est toujours rose, mes yeux brillants, mes cheveux fièrement dressés sur mon crâne selon la tradition de mon peuple. Un homme en pleine santé, c’est ainsi que l’on doit me voir. C’est ainsi qu’il faut que l’on me voie.
J’ai peur.
J’ai peur de bouger. J’ai peur d’ouvrir la bouche. J’ai peur de me passer la main dans les cheveux, de crainte qu’ils ne tombent. Je sais que cela ne tient à rien, que tout est pourri en moi, qu’il suffirait d’un souffle pour que dents, peau, chevelure et ongles s’affaissent enfin, découvrant le grotesque pantin de chair putride qui se dissimule en attendant l’heure où il lancera à la face du monde les ultimes soubresauts marquant la victoire de la maladie sur l’homme insensé.
L’espoir.
Il ne cesse de grandir en moi avec le temps, et plus mes os s’effritent sous la corruption de ma moelle, plus j’attends l’instant crucial avec bonheur. Tout ceci a un sens. Tout ceci a une raison et un but. Tout ceci n’est pas vain. Et la preuve viendra à son heure. Le marchand nous l’a dit en nous donnant le poison. Le patriarche a prié pour le succès. De la vallée où vit notre village, de sa petite rivière poissonneuse tombant des montagnes, doivent monter depuis le jour de mon arrivée ici d’ininterrompues prières que je ne peux décevoir. Et si ces prières semblent se fracasser, risibles tentatives, sur les murs d’acier du château des monstres, ceux-ci ignorent qu’elles ont déjà porté leur vengeance au sein même de leur repaire.
L’attente ne saurait plus être longue.

*

Ils sont venus me chercher.
Je bénis le savoir du colporteur et du patriarche. Le temps a joué pour nous, et tout va bientôt s’achever. Aveuglé par la lumière à peine naissante du ciel d’hiver, je me laisse porter par des poignes puissantes, abandonnant derrière moi les ténèbres gloutonnes. La délivrance de la mort ne saurait tarder.
On me jette au sol. Quelques graviers transpercent la peau de mes mains, pas plus épaisse qu’une feuille de papier. Je dois attendre. Mes yeux commencent à se rappeler ce qu’est le jour et je distingue mes premières formes. Mes geôliers ont disparu. Peu importe. Ce ne sont que des laquais.
Je grelotte. Est-ce le vent des montagnes qui me transperce ainsi, ou le désert de mon corps réagit-il à ma dernière heure ? Je n’ai que faire de la réponse, car déjà il arrive. Le carrosse sans cocher. Noir comme le fut ma prison. Le premier et le dernier qu’ont vu mes prédécesseurs. Le premier et le dernier que je verrai. La porte s’ouvre devant moi. Je monte sans hésiter mais mes muscles me trahissent, et je m’affale sans honneur sur l’un des sièges. Un fouet claque, et le carrosse repart. Les chevaux connaissent leur office.
Je ne suis pas surpris de découvrir l’un d'eux en face de moi. Vêtue de lourdes parures chatoyantes, tenant une canne d’ébène dans ses mains gantées, le regard vitreux braqué sur ma personne, la liche me regarde du haut de sa non-vie éternelle. Une liche. L’un des serviteurs du Fléau. Ceux que je suis venu détruire.
Le carrosse tressaute au moment où l’attelage s’engage sur les sentiers cahoteux, mais le regard de l’ennemi ne me lâche pas. A moins qu’il ne me voie même pas. Qui suis-je après tout pour mériter son attention ? Combien avant moi a-t-il mené par le même chemin jusqu’au puits où le sang des victimes sert de matière première à de sombres expériences ? C’est contre cela que je me suis levé. Quand le marchand réprouvé est passé au village et nous a présenté son poison, j’ai su que nous tenions notre chance. Tous les mois, les goules viennent à la nuit tombée s’emparer d’un habitant pour leurs maîtres. Tous les mois le village décide de sacrifier l’un de ses membres pour assurer sa survie. Chacun sait que les goules refuseront de ramener une victime qui ne soit pas en pleine santé et se vengeront sur les villageois. Ce sont les meilleurs d’entre nous qui doivent ainsi partir, douze fois l’an. Pour notre survie.
Je souris faiblement en me tassant sur les coussins pourpres de mon siège. Parvenu au puits, je serai jeté dans le liquide vermillon sans autre forme de procès. Plongé dans le fluide bouillonnant, le sang qui s’y trouve appellera le mien et s’en emparera, offrant aux créatures du Fléau la matière de leurs nouvelles créations. C’est pourquoi ils ne prennent que des sacrifiés sains. C’est pourquoi ils vont mourir.
Le réprouvé avait la solution. Son poison génère une maladie rampante, lentement mortelle. Les champignons qu’elle crée se répandent dans tous le corps et, lorsque le moment est arrivé, explosent par tous les pores, tuant le porteur et infectant son entourage – infectant les litres de plasma qui m’engloutiront. Mais l’infection donne l’illusion de la santé. Il fallut peu de temps au patriarche et au marchand pour calculer le meilleur moment pour avaler le poison. Il fallut peu de temps pour que je me porte volontaire.
Le carrosse s’arrête. La porte s’ouvre. Le vent de la montagne s’engouffre dans la brèche et me transperce de mille aiguilles. Sans doute sommes-nous très haut, non loin du pic. Des mains invisibles s’emparent de moi et me jettent hors du véhicule. La lumière fouette mes yeux et m’arrache un cri de douleur tandis que je me sens porté. Un pas, deux pas. Une impression de flotter. Puis le liquide, enveloppant, giclant, insinuant en moi sa froideur assassine.
Tout est fini.
Je me redresse.
Je sors la tête du fluide.
Cela ne devrait être.
La liche est sortie du carrosse. Ses yeux légèrement ennuyés semblent scruter un horizon qui me dépasse, loin derrière moi. Je me retourne, alors que l’eau qui m’entoure engourdit déjà mes membres et mes pensées. L’eau qui m’entoure.
En contrebas, la vallée. D’ici je peux voir la rivière riante qui serpente au milieu du village et lui apporte sa pitance quotidienne. Entre nous, ses cascades où, enfant, j’ai longtemps joué à attraper du poisson. Des cascades qui coulaient du grand lac des cimes qu’on disait don des dieux. Ce lac où je me trouvais maintenant.
Je jaillis des flots. La rive n’est pas si loin ! Un maigre effort comparé à l’enjeu. Tout sauf ça…
Mon cœur se sert soudain. Non. C’est tout mon corps qui se rétracte. Il n’y a plus assez de choses en moi pour un cri, pour un pleur. Même la liche ne daigne pas me regarder mourir.
Les champignons dansent leur dernier bal. Mon sang bouillonne et répand dans l’eau cristalline des myriades de spores que le courant entraîne avidement vers la cascade, vers la rivière, vers le village qui s’éveille.


Je sombre.

 

 

Signé, Aurys